Cher monsieur,

Je me permets de vous adresser cette petite bafouille en tant que

  • nana qui a voté à gauche par idéologie (même si, putain, vous êtes bien conscients que vous êtes sacrément attendus au tournant, rapport à l'espoir et à la notion de "justice" (mot-clé de votre campagne) que vous avez su distiller ces derniers mois).
  • enseignante effarée par cette profonde dégradation de l'éducation nationale causée en grande partie par le précédent gouvernement et aussi par une vision de l'éducation de certains parents, complètement à côté de la plaque.
  • blogueuse qui ne sait pas manier la langue de bois (je ne voudrais pas crâner mais j'ai écrit un bouquin trash et malheureusement on ne peut plus véridique et lucide sur certains dysfonctionnements de notre belle institution) (''Chroniques d'une prof qui en saigne'' - Éditions Privé, Michel Lafon)

Je viens d'entendre Vincent Peillon, ministre de l'éducation nationale, sur France Inter annoncer que "tous ceux qui veulent participer à la refondation de l'école républicaine sont les bienvenus".

Et bien, me voici.


Vincent Peillon par franceinter




Vincent Peillon par franceinter


Normalement, j'aime bien France Inter mais là j'ai trouvé certaines questions un peu vagues voire inintéressantes... "quand avez-vous appris que vous étiez désigné ?", combiné à du blabla inutile sur de vraies ou fausses querelles internes, le divorce Hollande-Aubry (prendre la voix du Figaro)... Quatre minutes à ne pas parler d'éducation. Je sais bien qu'il faut une introduction. Mais "COMME MÊME" comme dirait Brenda-Gwendoline, 13 ans et demi, il serait temps de passer aux choses sérieuses car il reste... ah ouais... moins de six minutes d'interview.

Je vous parlerai essentiellement de l'enseignement au collège qui est celui que je maîtrise le mieux. Nul doute que parmi les - j'espère - nombreux commentaires, mes lecteurs, collègues et citoyens préoccupés par l'avenir des écoles maternelle, primaire et lycées, sauront vous indiquer les mesures hautement souhaitées afin d'insuffler une nouvelle énergie salvatrice.

Le manque de dialogue avec les principaux partenaires d'éducation (notamment et surtout les enseignants) fut l'un des écueils du précédent gouvernement... un ministre totalement déconnecté des réalités du terrain, uniquement intéressé par des chiffres, des statistiques et autres résultats transformant l'école en une entreprise rentable... des décisions prises sans une réelle concertation avec des professeurs confrontés aux problèmes envahissant les établissements scolaires. Bien évidemment, je ne vous apprends rien en vous disant que l'école ne produit rien. Elle est là pour développer connaissances, compétences, savoirs et savoirs-faire chez des enfants et des adolescents, le tout en instillant esprit critique, curiosité intellectuelle, envie de réussir... Il ne semble pas inutile de rappeler ces valeurs fondamentales de l'école, car celles-ci semblent s'être estompées pour laisser place aux notions de rendement et d'économie.

Dans cet entretien, Vincent Peillon a abordé succinctement :

  • l'abrogation du décret concernant l'évaluation des enseignants (trop choupi ♥) (et je vous conseille de cliquer ici pour lire ma vision de l'évaluation des enseignants)
  • les 2000 postes en plus d'encadrement dès la rentrée 2012 : auxiliaires de vie scolaire pour les élèves handicapés, assistants pédagogiques, assistants d'éducation, infirmiers/infirmières scolaires, assistants sociaux, conseillers d'orientation (trop choupi ♥)... et du personnel pour assurer la sécurité dans les bahuts difficiles (il va falloir m'expliquer plus précisément les tenants et aboutissants du concept. Je ne suis pas contre du tout mais encore faut-il savoir comment cela sera mis en place)
  • le retour des RASED (trop choupi ♥)
  • la création de postes pour alléger les classes et pour que les élèves ne se retrouvent pas sans prof de SVT pendant deux mois (trop choupi ♥)
  • l'allocation de rentrée scolaire +25% (trop choupi ♥)
  • le retour de la formation des futurs enseignants (trop choupi ♥)
  • le retour de la semaine de 5 jours en laissant le choix aux collectivités locales du mercredi ou du samedi (sachant que les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients aka ouais c'est choupi d'avoir son samedi ET son dimanche... mais se lever 5 jours d'affilée très tôt le matin pour des enfants et des ados, c'est pas méga choupi)
  • l'apprentissage, voire le pré-apprentissage sous statut scolaire et non plus comme un contrat de travail lambda + revaloriser les filières pro. (trop choupi ♥)

Les trucs qui me semblent méga vitaux afin de redresser une structure branlante :

  • Alléger les effectifs des classes. Parce que 28 élèves en 6ème, c'est un peu cruel et criminel pour les enseignants ET pour les élèves. On parle d'individualiser le parcours de chaque élève... Méga choupi comme principe, méga logique... MAIS pour cela, il faut du temps. Et du temps, on n'en a pas lorsqu'on a 28 élèves tous plus différents les uns que les autres, avec des personnalités, des possibilités et des besoins différents. Qui dit création de postes, dit création de classes. C'est l'un des piliers qui permettra une réelle progression. 20 élèves maximum par classe. Et ouais. Faut savoir ce qu'on veut.
  • Rouvrir des classes adaptées. IME, ULIS, SEGPA... Il n'y a pas assez de places en IME, alors on parque (oui PARQUER, il n'y a pas d'autre mot) les gamins en SEGPA. Du coup, les élèves relevant de SEGPA n'ont plus de places et se retrouvent dans des classes-types où ils galèrent et où il est difficile de les aider à cause des effectifs trop lourds et du manque d'AVS (Auxilaire de Vie Scolaire) et crevette sur la paëlla => FORMER LES PROFS POUR ENSEIGNER À CE PUBLIC SI PARTICULIER et surtout ne recruter que des enseignants volontaires avec une prime supplémentaire car il s'agit d'un investissement émotionnel et nerveux énorme.
  • Afin de pallier le manque de profs remplaçants, pourquoi ne pas créer un statut spécifique avec un salaire plus élevé, de véritables remboursements de frais de déplacement pour des profs certifiés/agrégés volontaires qui se déplaceraient dans leur académie afin d'assurer des remplacements plus ou moins longs. Cela éviterait de devoir recruter des personne via "Le Bon Coin" ou Pôle Emploi qui ne sont absolument pas qualifiées, formées pour se retrouver devant des élèves, pas forcément dociles et assoiffés de connaissances.
  • Transformer certains "enseignements" en disciplines à part entière. Je pense à l'Histoire des Arts (et pourquoi ne pas en faire une option facultative au Brevet des collèges ?), au B2i, à la formation aux premiers secours... Il y a d'énooooormes incohérences... je pense à l'option Euro anglais qui ne compte pas pour le Brevet... je pense à l'Histoire des Arts qui est coefficient 2 tandis que les autres matières ne sont que coefficient 1... et quid de l'histoire-géographie qui ne compte pas pour le contrôle continu ??? L'Histoire des Arts est un concept intéressant qui demande un encadrement spécifique avec des enseignants qualifiés. Pour l'instant, il s'agit juste d'un vaste bordel qui appartient à tout le monde et à personne.
  • Lever un énorme tabou... les élèves mal-élevés dont l'éducation reçue à la maison n'est pas compatible avec les règles d'un établissement scolaire et par extension avec les règles de la société. Sur France Inter, Vincent Peillon a commis une maladresse rhétorique en désignant les enseignants comme "ceux qui éduquent nos enfants"... J'aurais préféré que l'on parle de "ceux qui INSTRUISENT" nos enfants. Dans mon collège, certains parents ont déjà maintes fois menacé certains enseignants de je cite : "si vous embêtez encore ma fille, la prochaine fois que je viens c'est pour vous mettre deux balles dans la tête" / "Moi, je ne viens qu'une fois pour parler. Après je casse tout et je vous défonce". Pour l'instant, les menaces sont restées en l'air même si l'an dernier, une collègue a failli se prendre le poing d'un père d'élève dans la tronche parce qu'elle avait osé disputer sa fille qui faisait un caprice en classe... Il y a un véritable malaise. Dans certaines zones (défavorisées, rurales, isolées...), le manque d'éducation, de repères, de règles de courtoisie est devenu le problème number one de l'école. Les élèves ne travaillent pas, se montrent insolents avec un sentiment d'impunité insupportable. Comment faire pour éduquer les parents ? Des cours de parentalité ? Il est nécessaire de repérer très tôt les élèves perturbateurs qui manquent cruellement de bases d'éducation parce que malheureusement, certains parents sont persuadés qu'avant l'âge de 4 ans, les enfants sont incapables d'être éduqués... J'ai déjà parlé de ce problème dans cet article et les commentaires qui en ont découlé, cliquez ici pour le (re)découvrir.

Vincent Peillon a également adroitement ajouté que les enseignants n'étaient pas des crevards, qu'ils souhaitaient tout d'abord que l'école redore son blason et que les élèves progressent et réussissent dans de bonnes conditions et que les augmentations de salaire n'étaient pas leur cheval de bataille principal.
Pas faux.
Néanmoins, avant de nous payer plus, il serait choupi de payer déjà ce qui nous est dû. Les frais de déplacement sont remboursés jusqu'à 6 à 8 mois en retard, certaines HSE effectuées ne sont pas payées faute de moyens, et surtout les heures supp' de septembre ne sont absolument pas payées, ce qui est quand même hallucinant, idem pour la prime de professeur principal qui n'est versée qu'à partir d'octobre (c'est bien connu qu'à la rentrée, le prof principal fait des sudokus au lieu de préparer l'accueil des élèves...). L'état a la réputation d'être le plus mauvais payeur... Il serait bon d'inverser un peu cette tendance.

Je compte sur vous pour ne pas tout faire foirer. Entourez-vous de profs, de conseillers qui sont sur le terrain et qui sauront vraiment vous aiguiller... Ne faites pas comme vos prédécesseurs qui ne se sont intéressés qu'aux profs obséquieux, carriéristes bons à rien mais prêts à tout...


(un prof carriériste ? c'est un oxymore, non ?!)