Un lecteur m'a récemment demandé si j'hibernais.

Je crois bien que oui.

Crois bien - lecteur frustré de ne pas avoir quelque article truculent à te mettre sous la dent, histoire d'oublier ta morne vie - que ce n'est pas l'envie d'écrire qui manque. Surtout que Luc, Nadine, Kévvin, Mendy, ou Whitney alimentent sévèrement mes conversations et mes pensées, et m'offrent des jeux de mots foireux et des diatribes saignantes sur un plateau d'argent.

Autant te dire que tu passes à côté d'une sacré litanie de blagounettes qui t'auraient laissé quelques traces dans ton calbute.

Bref, je manque de temps pour verbaliser à l'écrit mes élucubrations quotidiennes.

Qu'est-ce qui t'empêche de poster des articles, feignasse ?!

1. Ma conscience professionnelle

(les deux qui se marrent au fond peuvent sortir)

Nan mais c'est vrai en plus.
Je bosse grave. Je ne déconnecte pas. Je rêve de fiches d'activités, de compétences, d'évaluations sommatives et d'atelier de remédiation. Je rêve de ma séquence sur la guerre du Vietnam ou sur Rosa Parks. Je rêve de diaporama Powerpoint qui rendent les verbes irréguliers plus fun (douce illusion destinée à faire oublier aux élèves le pensum que cela représente). Je pense à Manon dont les parents me semblent bien "stricts" (euphémisme pour dire je crois qu'elle reçoit des claques comme Zahia reçoit des coups de bite), je pense à Steeven dont les parents me semblent bien "laxistes" (euphémisme pour dire que je crois que le laisser se prendre des cuites à la vodka tous les deux jours n'est pas une méthode d'éducation qui se défend), je pense à Lola et Maxence qui ont peur d'aller en récré car il y a des "gros malins" (euphémisme pour dire sombres abrutis de leur race) qui leur balancent des boules de neige à la gueule, et même que ça fait pas rigoler, surtout quand on le visage tout bleu à force de traîner dans la poudreuse. Poudreuse devenue de la glace. Autant vous dire que j'ai prévenu les élèves que si jamais je me recevais ne serait-ce qu'un flocon dans la gueule, les sanctions prises incluraient des larmes, du sang et des clips de Dadyday)

Je ne suis pas chienne, je te raconte quand même des anecdotes aussi croustillantes que les croûtes de genou de Claude Sarraute :

=> Je déambulais dans les rayons de Shopi lorsque j'ai entendu des gloussements qui n'étaient pas sans rappeler un animal pré-pubère plus communément appelé "élève de 5ème". Ludivine. Ludigouine. Luditruie. (les enfants profs sont cruels). Ludivine est à la grâce ce que Brice Hortefeux est à l'humanitaire. Ludivine collectionne les cochons sous toutes leurs formes (d'où le surnom "Luditruie" donné par mon collègue Vincent, qui n'est pas le dernier pour la puterie). Ludivine est ce qu'on peut appeler une chieuse-paresseuse-insolente aussi collante qu'un mec qui t'envoie 40 sms par semaine pour savoir si tu es dispo pour un "p'tit café" dans sa culotte.
Ludivine est accompagnée de sa maman qui porte le groin à ravir.
Rencontrage d'apprenants et de géniteurs au supermarché = sourire n° 12 et hochement de tête n°5 qui signifient "Bonjour, ne me faites pas chier s'il vous plaît".
Pierre Bénichou sur les oreilles et un sac recyclable dans la main, je me saisis d'un paquet de Always Maxi-nuit avec protège-côtés sous le regard goguenard de Luditruie.
Luditruie : "Coucou Madame, alors vous prenez des Always ?!"
Princesse Soso : "Coucou Luditruievine, eh ouais, comme tu le vois, je n'utilise pas du sopalin pour absorber mon sang abrutie"
Luditruie : "Vous avez vos trucs, alors. Vos p'tits problèmes..." + SOURIRE COMPLICE genre on est copines de menstruations tavu.
Princesse Soso : "Ouais, j'ai mes règles. RÈGLES. C'est pas un mot dégueulasse hein, inutile de trouver des périphrases pour désigner un truc naturel diabolisé par la religion. Et quand t'auras 17 ans et que t'auras oublié ta pilule après avoir baisé avec Djonathane à l'arrière de sa Lada tunée, tu seras bien contente d'avoir tes P'TITS PROBLÈMES, symbole de ton gros coup de chatte à Mireille, aka je ne suis en cloque, youpi"

De retour chez moi, armée d'éléments de première nécessité (des Always, du PQ et du Gini), j'ai envoyé un sms à Vincent, mon collègue choupi :

Princesse Soso : "J'ai pensé à toi car je me suis tapé Luditruie à Shopi, elle passait son temps à me pister dans les rayons"

Vincent : "J'adore Shopi. C'est exotique. J'ai pensé à toi car j'ai vu la mère de Kassandra habillée comme une tepu"

Princesse Soso : "Ça y est !!! Elle est ENFIN venue !!! Et alors ? Elle envisage Polytechnique pour sa fille ?"

Vincent : "Plutôt l'université rurale aka la MFR"

(Je ne sais pas si j'ai déteint sur mes collègues ou si je les ai aidés à exprimer leur côté grosse langue de tepu ♥)


=> La neige est à la conversation ce que Nadine Morano est à la politique : tout le monde en parle pour s'en plaindre. Qui dit neige dit, bataille de boules de neige, dit gamin qui finit par pleurer passke c troooooop froid madaaaaaame.
Sauf que le jeu enfantin censé faire marrer tout le monde s'est transformé en carnage saisonnier.
La neige s'est muée en glace. Les boules de poudreuse sont devenues des amas de glace, compacts et tranchants.
La cour de récréation, ce champ de bataille où les balles sifflent. Règlements de compte, jets à l'aveugle, jouissance à l'idée de toucher un adversaire... La cour de récréation est le microcosme d'une société où la solidarité et la bienveillance sont bien trop souvent inexistantes. Un microcosme darwinien. Les plus forts y règnent en maître, s'approprient les endroits stratégiques en y chassant les plus faibles avec une violence verbale qui paraît complètement dingue quand on réalise qu'il s'agit d'enfants et de jeunes adolescents.
"Bah, y a pas de surveillants ?!" me direz-vous... Si. TROIS. Trois personnes pour encadrer 450 élèves. Un surveillant qui s'occupe des toilettes (quand je pense que DE MON TEMPS, les chiottes étaient en accès libre, c'était plus ou moins propre selon le degré de goretitude des élèves mais ça restait un endroit vivable... tandis qu'à présent, laisser les élèves seuls dans les toilettes = PQ et eau partout, bastons, harcèlement et garçons qui viennent faire chier les filles - au sens figuré du terme - (enfin, j'espère)), et les deux autres pions qui font ce qu'ils peuvent avec leurs deux yeux respectifs. Difficile de voir que Laury pleure, que Donovan donne des coups de pieds à Antonin ou que Leslie fume derrière le muret quand il faut déjà gérer une baston entre Bryan et Brandon, les pleurs de Coraline qui frotte son genou ensanglanté rapport à la plaque de verglas ou Jason qui a piqué le bonnet de Louka et qui ne veut pas lui rendre. Certains diront que les profs pourraient surveiller la cour... sauf que nan... because :

  • Quand tu dois changer de salle, tu dois transbahuter tout ton bordel (portable, vidéoprojecteur, enceintes et les 12 000 câbles)
  • Tu profites de la récré pour faire des photocops, écrire un mot dans le carnet de Melinda, rencontrer les parents de Joakim et éventuellement TE DÉTENDRE un chouïa (chose relativement rare et précieuse)
  • Si on cède et qu'on finit par faire ce travail d'encadrement de la cour, de la cantine ou de la salle de sperm', le gouvernement va s'engouffrer dans la brèche et ne plus engager de pions, arguant que "youpi, comme apparemment, des profs s'en occupent, plus besoin de créer des postes d'assistants d'éducation ! Et BAM, une nouvelle mission gratos pour les enseignants".

Bref, cela fait plusieurs jours que j'ai des choupis qui ont mal au ventre à l'idée d'aller en récré parce qu'ils savent qu'ils vont se prendre des boules de glace dans la tronche. Ils sont les dommages collatéraux du manque de réflexion de l'adolescent bourrin, excité à l'idée de viser, lancer, toucher... On a prévenu chaque classe, il est strictement INTERDIT de lancer de la glace rapport au côté dangereux de la chose aka l'arcade sourcilière, ça saigne sa race... aka la glace ça brûle, ça coupe, ça fait mal et BORDEL, faudrait peut-être réfléchir avant de bourriner tout ce qui bouge "pour rire madame".
Je suis effarée de voir que malgré nos explications, avertissements et menaces... beaucoup d'élèves continuent leur bataille sans prendre conscience des conséquences de leur jeu débile. Je suis effarée de voir que beaucoup de parents s'en foutent et disent à leur gamin "oh c'est bon, tu dois t'endurcir !"...
Non, non et NON. Un élève doit venir au collège sans avoir peur d'avoir mal, sans crainte de se prendre des coups ou de la glace dans la gueule... ça me paraît tellement évident que je trouve ça dingue de devoir le rappeler, le marteler...

2. J'essaye de me cultiver

(les deux qui se marrent au fond peuvent sortir)

Poppy et moi, on se disait que putain, on n'avait moins de temps et peut-être moins de courage (?) pour lire des trucs, apprendre et découvrir... Facebook, Twitter, les sms et cette interaction permanente ont beaucoup aidé à nous créer un monde 2.0 où la culture a sa place mais où malheureusement l'oisiveté aussi.
Je me rends compte que je n'ai toujours pas fini le ''Journal d'un mythomane" de Nicolas Bedos, que j'ai à peine touché à mon matos de peinture (ma nouvelle lubie ambiance "chuis trop une artiste tavu"), que je n'ai toujours pas vu la pile de DVD qui trône dans le salon, que je ne suis toujours pas allée voir des expos qui me tentaient ou dans un restau que mon frère m'a chaudement recommandé...
Alors, j'essaye de couper internet pour absorber... "Polisse", "Intouchables", "Drive", "Downton Abbey", "The Big Bang Theory", "Full Metal Jacket", "Funny Games"... (re)lire Jane Austen, Philippe Delerm, Kundera, Apollinaire, Litteul Kévin ou Hélène Brûlé... (ré)écouter Radiohead, Verdi, The Spencer David Group, Patrick Watson, Billie Holiday, Brigitte, M, Agnes Obel...
Je cuisine aussi... je découvre le plaisir de faire sa propre soupe (velouté d'échalotes et champignons, soupe épaisse de légumes quand il fait froid, soupe chaude de concombre, échalote, ciboulette et kiri...), les pancakes aux myrtilles adoucissent les petits-déjeuners où il ne fait même pas encore jour... et mon premier "Tigre qui pleure" fut une réussite totale et une énorme découverte culinaire... Le concept : du boeuf longuement mariné, juste saisi et découpé en lamelle... Un truc fondant et merveilleux pour la non-amatrice de viande que je suis.

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Ingrédients pour deux personnes :

  • 2 filet de boeuf de 2 cm d'épaisseur
  • Marinade : sauce d'huître (genre 3 c. à soupe), sauce soja (genre 2 c. à soupe), ail écrasé, réduit en poudre (1 c. à soupe), huile d'arachide (2 c. à soupe), huile de sésame (1 c. à soupe), 7 épices japonais, 1 échalote ciselée, quelques gouttes de tabasco
  • Sauce : citron vert (1 c. à soupe max, 1 c. à soupe de nuoc-mam, 1 c. à café de sucre roux, 1 échalote ciselée, ciboulette (on peut mettre de la coriandre, mais je n'aime pas ça), on peut aussi rajouter de la sauce pour nems et du "kapi" qui est une pâte de crevettes (fort en goût et épicé), mais je n'en avais pas). Si la sauce est trop acide ou relevée, on peut la rallonger avec un peu d'eau
  • Préparer la marinade dans un tupperware et bien badigeonner la viande. On laisse mariner au frigo tout une nuit.
  • Faire saisir la viande, une à deux minutes si l'on aime la viande très saignante
  • Découper la viande en fines lamelles (ça se coupe comme du beurre tendre) et napper de sauce... VOILOU :)

Très simple à faire, il suffit d'avoir les bons ingrédients (on trouve la sauce d'huître ou le 7 épices japonais dans les épiceries asiatiques ou sur le net, genre Sushi Boutique). La sauce d'huître n'a absolument pas le goût de l'huître, ni même une saveur iodée. C'est une sauce assez sirupeuse et douce, idéale pour laquer des légumes ou des crevettes dans un wok.

Je reviens bientôt pour vous parler de l'avenir de ma belle profession, de conseils que je prodigue humblement suite à de nombreux mails de collègues qui me demandent comment je réagis dans telle ou telle situation, de Millefeuille, de cul et de bonnes vannes vaseuses à base de calemboursmoi la chatte.

Prenez bien soin de vous ♥