En 1999, j'avais 19 ans, un DEUG d'anglais en poche et avant de plonger dans le monde de la Licence, je désirais me faire un peu de thunes histoire de pouvoir m'offrir la collection Pléïade de Shakespeare des chaussures et des sacs. Hors de question de bosser dans une maison de retraite (cliquez ici si vous n'avez pas encore lu mes aventures courtes mais intenses en milieu gériatrique) et hors de question de passer mon été à bosser parce que je suis une feignasse qui aime glander à la plage et manger des glaces italiennes. Je suis une étudiante qui veut se coucher tard et se lever au moment de la diffusion de Motus.

Je décide de bosser au mois de Septembre, quelques semaines avant la reprise de la fac... Et me voilà postulante à l'OFUP aka l'Office Universitaire de Presse aka les abonnements à prix avantageux à des magazines aussi divers que variés. De Pomme d'Api au Monde en passant par Géo et Sciences et Vie Junior... Un boulot de vente, certes, mais avec des vertus pédagogiques et salvatrices pour ces collégiens, lycéens et étudiants assoiffés de réussite et de connaissance.

Je fus abonnée à plein de trucs:

  • Donald, Mickey, Picsou, Daisy, Pluto ou Gontran Bonheur n'ont aucun secret pour moi,
  • La petite ado midinette a adoooooré dévoré Jeune&Jolie (comment embrasser un garçon avec la langue), 20 ans (avec la rubrique de Diastème) ou Bravo Girl ! (avec son roman-photo un peu hot ;-) ),
  • Fan de cinéma dès l'enfance, j'ai parcouru avidement Studio et Première,
  • Étudiante sérieuse j'ai lu en diagonale Time ou Newsweek et j'ai appris plein de vocabulaire dans Now ! (une sorte de Closer combo. Public british),
  • Biatch devant l'éternel, je lis dans mon bain Cosmo, Biba, Glamour ou Elle.


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I. Le recrutement façon CIA - MI5:

Les "castings" se font sur 15 jours à partir de la mi-Août.
Le recrutement a lieu dans une salle de la fac de droit de 9h30 à 16h30. Nous sommes une vingtaine de candidats entre 18 et 25 ans motivés par l'argent cette envie de contribuer au bien-être culturel des gens.
Les recruteurs ont entre 22 et 30 ans et sont également étudiants. Il sont responsables d'équipes OFUP ou chefs de région. Après une petite présentation de l'OFUP, cette grande famille où l'on se fend grave la gueule en se faisant un max de thunes (mais toujours dans le but de sauver le monde, hein), nous avons du, chacun à notre tour, nous lever et nous présenter, expliquer nos motivations (la thune, la thune, la thune)... bref premier moyen de voir qui n'ose pas s'exprimer en public et bafouille sa race.
Seconde étape: l'énigme. Un des recruteurs nous pose une colle et il faut être parmi les plus rapides à trouver la réponse en posant diverses questions pertinentes.

C'est la nuit. Dans un grand manoir, Henri dort dans sa chambre. Soudain, deux cambrioleurs entrent par effraction dans la demeure et commencent à voler tout ce qui a de la valeur. Ils pénètrent dans la chambre d'Henri et commencent à piquer des tableaux. Henri se réveille. Il voit les voleurs. Les voleurs le voient... et continuent leurs méfaits sans se préoccuper d'Henri, qui, de son côté, n'appelle pas la police... Pourquoi ?

J'ai résolu l'énigme rapidement parce que je suis supérieurement intelligente et parce que je la connaissais déjà.
Le secret est de poser des questions ouvertes.

On passe à l'étape suivante pour tester notre charisme et notre force de persuasion. Nous avons quelques minutes pour nous préparer à vendre... des trombones, une pellicule photo, un stylo vert, un pot de moutarde, une boîte d'allumettes...etc. J'écope du trombone et je fais un sketch façon MacGyver expliquant que grâce à un trombone tu pourras désamorcer une bombe H ou chasser le sanglier si tu es perdu(e et mort(e) de faim dans la forêt.
Après tous ces tests psychologiquement pointus et épuisants, nous avons le droit d'aller déjeuner et comme je suis une rebelle asociale, je ne joue pas ma lèche-cul qui colle les recruteurs partis bouffer chez Quick. Je retrouve une copine pour déjeuner car c'est quand même plus funky et puis surtout, je n'aime pas me sustanter chez Quick.

L'après-midi est réservé aux entretiens individuels. Je pense que les castings des émissions de télé-réalité se sont vachement inspirés des méthodes de recrutement de l'OFUP.
"Tu as déjà eu des rapports sexuels ?"
" Combien espères-tu gagner d'argent ?"
"Jusqu'où es-tu prête à aller pour être sélectionnée ?"
"Si tu devais emmener 3 objets sur une île déserte..."
Les questions stupides s'enchaînent. L'OFUP en fait un peu trop... ça fait limite secte-secrète-où-toi-l'élu(e)-peut-enfin-accéder...

A 16h30, les entretiens ne sont toujours pas finis et je me fais chier grave dans le couloir avec des candidats avec lesquels je n'ai aucune envie de discuter. A l'époque, je n'avais pas encore de téléphone portable et j'avais un peu les boules de sortir ma Game Boy pour me faire un petit Tétris en attendant. Heureusement que j'ai toujours un bouquin dans mon sac.
A 18h, les recruteurs nous annoncent qu'ils vont choisir uniquement DEUX candidats mais qu'ils souhaitent revoir tout le monde en entretien individuel pour les remercier de leur participation et leur donner quelques conseils pour mieux réussir la prochaine fois.
J'ai atteint mon seuil de limite de patience... putain il s'agit de vendre des magazines, hein, pas de déjouer des plans terroristes...
Les candidats sont appelés les uns à la suite des autres... Ils les font ensuite sortir par une autre porte afin que l'on ne sache pas qui est pris ou pas (ouhhhh le suspense insoutenable, on se croirait en finale de la New Étoile)
JE SUIS LA DERNIERE A PASSER. Je me dis que s'ils m'ont fait attendre aussi longtemps pour me jeter comme une merde, je vais les éviscérer un à un avec mon trombone.

Je suis prise... et Julie, la responsable de ma future équipe, me serre la main comme si je venais d'obtenir le Nobel de Physique. Elle me donne rendez-vous le lendemain pour la formation-top-moumoute-qui-me-permettra-de-gagner-un-max-tout-en-contribuant-au-bonheur-intellectuel-des-jeunes. Il est 19h30 et je peux enfin rentrer chez moi, toujours avec cette impression d'avoir été sélectionnée pour un jeu télé.

Je suis ravie à cause du max de thunes. Je ne suis que vénalité et languedeputage.

II. La propagande slash lavage de cerveau formation:

Le lendemain, je découvre le monde de requin qu'est la vente. On me remet un classeur (ah nan, on ne dit pas "classeur", on dit "folder") comme si c'était une Bible incrustée de diamants... dedans, j'y trouve mes objectifs de boulot et les différentes techniques de vente, les TDV. Ah oui, et on ne dit pas "formation", on dit "training"... on ne dit pas "équipe", on dit "team" et on ne dit pas "vendeur", on dit "courtier". L'OFUP adoooore les sigles et les mots anglais, ça crée un petit langage interne secret que seuls les initiés peuvent comprendre... "Bon, la Team, va falloir m'en fair des BDC, on ne vous a pas filé des TDV pour rien dans votre folder, hein, durant ce training. Alors, on se bouge le ass, on se booste et on garde une attitioude de winner"
On s'entraîne, façon jeux de rôle, on doit apprendre les phrases d'accroche par coeur et savoir argumenter devant un client étudiant à qui l'on souhaite extorquer de l'argent apporter la connaissance.

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L'important est de faire du chiffre répandre la bonne parole: sans un abonnement OFUP, tu vas planter tes études grave, être la honte de ta famille, et tu finiras puceau à dormir sous un pont en essayant de soigner, tant bien que mal, ta lèpre et ton typhus.

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Nous allons donc écumer les collèges et les lycées du coin, le tout en toute convivialité surtout si vous ramenez plein de thunes. Nous sommes payés à la commission, il n'y a pas de salaire fixe afin de dynamiser les équipes teams. On va même aller vendre du rêve dans un lycée à 200 bornes de chez nous pour un week-end immersion totale où le mot d'ordre sera la fête et la thune. Il nous faut également avoir un téléphone portable pour être disponible à tout moment (des fois qu'un gamin de 14 ans ait besoin à 4h du mat' d'un abonnement au Courrier International). C'est ainsi que j'acquiers mon premier frigo téléphone portable: un Panasonic argenté qui ne fait QUE téléphone.
Que de chemin parcouru depuis.

III. C'est parti mon Kiki !

Je suis dans une Team de 5 personnes + notre responsable de Team. Notre Team est aussi variée qu'une salade piémontaise.

  • Il y a Charles, l'étudiant en STAPS qui se croit bogoss avec ses UV et son cheveu en brosse. Il est rigolo mais hyper prétentieux.
  • Il y a Amandine, étudiante en économie, très sympa au premier abord mais quand tu dois gérer ses crises de boulimie et d'anorexie car elle te considère comme sa nouvelle meilleure amie, elle devient tout de suite beaucoup moins sympa... surtout quand tu es obligée de lui tenir les cheveux pendant qu'elle vomit.
  • Comment oublier Sabrina qui, sous ses dehors de fan-de-Kurt-Cobain-Forever, trash à picoler et à fumer 5 bédos par jour, un rat sur l'épaule, est en fait une midinette de 18 ans, fraîchement larguée par son mec toxico qui finit par t'annoncer en larmes, dans un placard une chambre d'hôtel Formule 1, qu'elle est enceinte (alors que tu ne lui avais rien demandé).
  • Il y a aussi Stéphanie, la fan de sport au Q.I d'amybe qui a découvert le dernier jour que par "folder", on entendait "classeur". Stéphanie avait une queue de cheval de malade qui partait du milieu du crâne et qui lui conférait un air complètement con.
  • Et puis Julie, notre responsable qui se l'est jouée "Big Sister" tout au long des 3 semaines de taf, mais qui n'hésitait pas à te bâcher grave et à t'humilier si tu ne faisais pas assez de chiffre. Elle a viré Stéphanie au bout de 8 jours, car la pauvre petite n'avait conclu que 4 transactions. Stéphanie est repartie en larmes, en ne sachant toujours pas ce qu'on entendait par "BDC".

Pendant 3 semaines, j'ai donc arpenté les collèges et lycées de France et de Navarre, vendant, à qui veut, des abonnements à des magazines qui sont sans doute restés, pour la plupart, emballés, planqués sous un lit.
Je suis parvenue à fourguer Télérama à des élèves de 5ème en leur expliquant que malheureusement, ils ne pourraient JAMAIS passer en 4ème s'ils ne lisaient pas activement Télérama en faisant des fiches synthétiques.
J'ai vendu Le Monde Diplomatique à des élèves de Seconde en échange de mon faux numéro de téléphone.
J'ai vendu des Newsweek à des Terminales, paniquées à l'idée de rater leur bac... (Sachant qu'en Licence, ça me faisait bien chier de feuilleter Newsweek ou Time et en Terminale, je ne lisais que Studio, Elle et Super Piscou Géant)
Bref... j'ai convaincu des centaines d'élèves que sans moi, ils étaient sur le point de planter leurs études et que putain heureusement que j'étais intervenue dans leur morne vie avec le sésame pour accéder à la réussite...
Je suis devenue la meilleure courtière de la région et à la fin de mon contrat (un CDI en fait car l'OFUP est une grande famille qui JAMAIS ne te laissera tomber), on m'a proposé de devenir chef de région et de commencer une carrière fructueuse dans la secte.
Bien évidemment, je leur ai poliment conseillé d'aller se faire enculer profond et que j'avais déjà limite honte, avec le recul, d'avoir autant arnaquer d'élèves grâce à mon charisme de fou et mes TDV aussi malhonnêtes qu'efficaces.

Je me suis fait 12 000 balles en trois semaines (payés en plusieurs fois sur 6 mois hein...histoire de bien t'embrouiller et te rémunérer moins que prévu) et je me suis promise de ne plus recommencer ce genre de boulot où l'on t'apprend à créer le besoin et l'envie chez des innocents crédules. J'ai vraiment fait du "rabattage", le terme est d'ailleurs utilisé durant le training. Je me suis rendue compte que j'étais très douée pour la vente, que j'avais le contact facile et que j'inspirais confiance... oh putain... heureusement que je suis honnête et que je ne profite pas de mon super pouvoir.
En fait si... j'en use au bahut quand j'explique aux élèves pour rigoler qu'il faut régulièrement m'apporter du chocolat, des bonbons et ne pas oublier mon anniversaire si l'on veut de bonnes notes.
Ça fonctionne grave...

IV. L'anecdote-bonus:

Lors du week-end immersion totale loin de chez nous à arnaquer des lycéens d'une autre région, nous étions logés dans un Formule 1. Je me suis retrouvée dans la même chambre qu'Amandine et Sabrina. C'est là que j'ai découvert (grâce à mon super pouvoir d'empathie et de confiance) qu'Amandine planquait 3 kg de Bounty dans son sac et torturait son corps à coup de 3 heures de gym quotidienne, et que Sabrina était enceinte, après avoir vérifié 15 fois la ligne bleue sur le bâtonnet sur lequel elle venait de faire pipi et qu'elle n'avait même pas recapuchonner la bougresse. J'ai ramassé les emballages de Bounty et j'ai conseillé à Sabrina d'avorter dans la mesure où son rat venait de mourir puisqu'elle l'avait oublié dans sa valise pendant une dizaine d'heures.
Si vous avez la chance de connaître ces établissements de luxe que sont les Formule 1, vous n'êtes pas sans savoir que la salle de bain commune se trouve au bout du couloir.
Je prends donc ma douche en appuyant 76 fois sur le jet qui a une autonomie de 14 secondes, je me sèche, j'ouvre la porte pour sortir... lorsque je me rends compte que j'ai oublié mon gel douche Bourjois sur l'étagère... je referme la porte et vais le chercher.

Grossière erreur...

Le fait de fermer la porte verrouille la-dite porte et enclenche le système de nettoyage automatique qui dure QUATRE MINUTES.

C'est ainsi que je me retrouve habillée et trempée, pleine d'une mousse douteuse, la rage au ventre, la larme à l'oeil et le fou rire aux lèvres.

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